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JAMAIQUE – CANNABIS ET RASTAFARI

Le cannabis a été introduit en Jamaïque par quelques-uns des centaines de milliers d’esclaves amenés d’Afrique entre le XVIIe et le XIXe siècle. Cependant, les véritables importateurs de la culture du cannabis en Jamaïque et dans les Caraïbes étaient les travailleurs indiens envoyés dans la région (principalement depuis Kolkata et Chennai) par des hommes d’affaires britanniques entre 1843 et 1917 pour travailler dans les plantations de canne à sucre. Pour cette raison, le cannabis est largement connu dans les Caraïbes sous le nom de gāñjā, un terme hindi.

Au départ, environ 5.000 travailleurs chinois ont été amenés en Jamaïque. Mais ils ont vite été remplacés par environ 33.000 travailleurs indiens (van Solinge 1996:3) destinés à remplacer les esclaves africains émancipés en 1838 lorsque fut aboli l’esclavage. Ainsi, à la fin des années 1840, la consommation de cannabis s’était largement établie dans les Caraïbes.

Dans les pays voisins de la Jamaïque, comme le Suriname, Trinidad et la Guyane, la culture du cannabis a ensuite progressivement décliné au cours des décennies qui ont suivi les années 1840, pour presque disparaitre en 1915. Toutefois, à la fin des années 1960 et dans les années 1970, suivant une tendance globale, la culture du cannabis a connu un regain significatif dans ces pays. En Jamaïque, par contre, la culture du cannabis a continué à prospérer après les années 1840, se répandant largement parmi les populations rurales et urbaines, les descendants d’anciens esclaves, qui représentent environ 80 % des 2,5 millions d’habitants de la Jamaïque (Hamid 2002 : x-xxxix).

La consommation de cannabis en Jamaïque

En Jamaïque, le gāñjā est utilisée comme une aide au travail, mais il est aussi imprégné de connotations spirituelles et religieuses. Fumer le gāñjā avec d’autres est généralement considérée comme une sorte de “rite de passage” (Ruben 1975:262). On a estimé que dans les années 1960, la Jamaïque avait le taux le plus élevé de consommation de marijuana du monde occidental, utilisé ou précédemment utilisé par jusqu’à 60% -70% de la population masculine rurale et pauvre, non seulement pour la défonce, mais aussi comme médicament et stimulant (Comitas 1975:121). Faire du thé de cannabis à partir de jeunes plants à des fins thérapeutiques est très courant en Jamaïque. L’effet du thé est léger car le THC ne se dissout pas facilement dans l’eau.

La culture et l’importation de cannabis ont été interdite en Jamaïque en 1913 et sa consommation le fut en 1924 alors que la possession de graines fut prohibée en 1941, mesure combinée à une incarcération obligatoire (Bandhopadhyay 2015:1). Malgré tout, à la fin des années 1960 et dans les années 1970, la Jamaïque est devenue un producteur et un exportateur majeur de cannabis. La plante est alors devenue la principale culture commerciale du pays pour une valeur estimée à 1-1,5 milliard de dollars par an dans les années 1990 (Solinge 1996:7-8). En février 2015, la loi jamaïcaine a changé, autorisant la possession de jusqu’à 57 grammes de marijuana, mais uniquement à des fins scientifiques, médicinales et religieuses.

Marcus Garvey et le contexte politique rastafari

Christophe Colomb a débarqué en Jamaïque en 1494. La région fut dominée par l’Espagne jusqu’en 1665, puis par l’Angleterre jusqu’en 1962, date de l’indépendance de la Jamaïque. Les premières populations de la Jamaïque, les Indiens Arowak, ont, quant à eux, été décimés en 1665, fruit de persécutions et d’épidémies (van Solinge 1996:2).

C’est dans ce contexte d’esclavage, d’exploitation et de domination qu’est né le mouvement rastafari dans les années 1930. La figure la plus marquante de ce mouvement fut Marcus Mosiah Garvey. Il naquit en Jamaïque en 1887 dans une famille descendant des nègres marrons. À l’âge de quinze ans, Garvey devint journaliste et commença à promouvoir le mouvement “Back to Africa”, lequel faisait campagne pour le rapatriement des Noirs en Afrique (Lee 2020:117).

Pour atteindre ses objectifs, Garvey se rendit à Harlem (New York) en 1916 où il fonda l’Universal Negro Improvement Association (UNIA) et son propre journal, Negro World. En quelques années, l’UNAI engrangea deux millions de membres aux États-Unis. Il déclara qu’il n’était pas opposé aux Blancs, mais qu’il souhaitait consacrer tout son temps au développement et à la reconnaissance culturelle des Noirs. En 1920, il fonda également une compagnie maritime, la Black Star Line, destinée à assurer le rapatriement en Afrique des Noirs d’Amérique. Garvey est donc largement salué comme un sauveur et un prophète.

Cependant, les projets de Garvey n’aboutirent pas, notamment parce qu’il fut emprisonné en 1925 pour fraude et évasion fiscale. Libéré en 1927, il retourna en Jamaïque, puis s’installa en Angleterre, où il décéda d’une pneumonie en 1940. Il a souvent été cité en exemple par les dirigeants noirs des États-Unis et d’Afrique, proclamé héros national en Jamaïque en 1952, et source d’inspiration pour le mouvement Rastafari. Dans une église de Kingston, en Jamaïque, en 1927, Garvey a prophétisé : “Regardez vers l’Afrique, où un roi noir sera couronné, car le jour de la délivrance est arrivé”. Les disciples de Garvey en Jamaïque voyaient dans le sacre d’Hailé Sélassié comme empereur d’Éthiopie trois ans plus tard la réalisation de cette prophétie. La composition de Garvey, “Ethiopian Song”, qui saluait l’Éthiopie comme la vraie patrie, est devenue l’hymne de l’UNIA, puis a été adoptée par les rastafaris comme leur hymne (Lee 2020:174-184).

L’Éthiopie et le Ras Tafari

Outre Marcus Garvey, la figure de proue du mouvement rastafari est Haile Selassie (1892-1975). Selassié était le fils du Ras (“Prince”) Makonnen et fut nommé Tafari Makonnen, ce qui donnera Ras Tafari. En 1930, Sélassié fut couronné empereur, mais aussi élu de Dieu, Lion conquérant de la tribu de Juda et Seigneur des Seigneurs, lors d’une cérémonie à laquelle assistèrent de nombreux dignitaires étrangers. L’Éthiopie était à l’époque le seul pays africain à ne pas être sous administration coloniale européenne.

Selon un texte éthiopien, le Kebra Negast, la monarchie ancestrale de Sélassié remonterait à 3.000 ans, au roi Salomon et à la reine de Saba, qui était Makeda, reine d’Éthiopie (Lee 2020:37). La religion de Sélassié était le christianisme orthodoxe éthiopien, qui maintient la croyance (connue sous le nom de “monophysite”) que Dieu/le divin est en chaque individu, et pas seulement en Jésus-Christ. En tant qu’empereur, Sélassié a déclaré qu’il souhaitait abolir l’esclavage et la corruption, centraliser le système fiscal éthiopien, établir une armée nationale et construire des écoles et des hôpitaux (Lee 2020:112-122).

Le mouvement Rastafari en Jamaïque

L’intronisation de Sélassié comme empereur d’Éthiopie a été considérée par plusieurs prédicateurs actifs en Jamaïque comme le signe de l’arrivée d’un nouveau sauveur. Quatre d’entre eux doivent être mis en avant comme les principaux artisans de l’idéologie du mouvement rastafari : Archibald Dunkley, Joseph Hibbert, Leonard Howell et Robert Hinds. Leonard Percival Howell (1898-1981), dont Hinds était l’assistant, est la personne qui a le plus contribué à façonner l’idéologie rastafari. Il rédigea trois ouvrages : The Holy Piby (“La Bible du Noir”) (1924), The Royal Parchment Scroll of Black Supremacy (1926) et The Promised Key (1935), qui sont imprégnés d'”éthiopianisme” et mentionnent Marcus Garvey comme l’apôtre rédempteur de Dieu. Cependant, Garvey s’opposa à Howell lors d’une réunion de l’UNIA en Jamaïque et s’insurgea contre les nouveaux cultes religieux, y compris le Rastafarisme (Hill 2001:23-25).

Howell, qui a commencé à prêcher la doctrine rastafari en 1933, a fusionné la spiritualité indienne avec certaines des pratiques rituelles des esclaves afro-caribéenne de Kumina (également connue sous le nom de Pocomania en Jamaïque), qui comprenait le chant, la danse et l’utilisation de drums et de gāñjā. Les prières rasta contiennent des mots hindi, bengali et urdu, probablement introduits par Laloo, le garde du corps indien de Howell (Hill 2001:41). Howell se faisait appeler G. G. (“Gangunguru”) Muragh, dérivant de l’hindi gyān guṇ (“qualité de la connaissance”) guru et Muragh (un titre royal indien) (Tafari 2001:4-6). Il ne reconnaissait pas l’autorité des Blancs, contestait la monarchie et fut arrêté plusieurs fois par les autorités pour sédition. En 1940, il prétendit être le Messie.

Par le biais de son organisation, l’Ethiopian Salvation Society, Howell a créé la communauté Pinnacle dans la paroisse de Sainte Catherine, dans les montagnes jamaïcaines, en 1941. C’était après avoir été libéré de l’hôpital psychiatrique de Bellevue en 1938. Dans les années 1940 et 1950, la communauté comptait entre 500 et 1.600 habitants. Ils étaient autosuffisants en matière de nourriture et cultivaient également des gāñjā, dont la vente a donné lieu à de nombreuses arrestations par la police, qui a finalement démantelé la communauté en 1954.

L’idéologie rastafari

L’idéologie rastafari repose sur plusieurs principes : Sélassié est le Dieu sur Terre, les Noirs sont la réincarnation des anciens Israélites qui, à cause des Blancs, ont été exilés en Jamaïque (tout comme les Israélites ont été exilés à Babylone), la politique jamaïcaine est mauvaise et la vie serait meilleure en Éthiopie, Sélassié organisera le rapatriement des Noirs vers l’Afrique, les Noirs sont supérieurs aux Blancs et gouverneront la Terre après un holocauste. Il y a quatre Messies : Moïse, Elijah, Jésus-Christ et Ras Tafari (Lee 2020:216). Dans ce cadre, le matérialisme occidental est qualifié de Babylone et considéré comme le responsable de la traite des esclaves. Par ailleurs, il s’oppose à la spiritualité des adeptes de Rastafari, les “Israélites”.

Sélassié était favorable à la cause rasta et fit don de 500 acres de terre en Éthiopie. Néanmoins, lors de sa visite en Jamaïque en 1966, il affirma clairement qu’il n’était pas le nouveau Messie. Accueilli à l’aéroport par des dizaines de milliers de Rastas, il s’était retiré dans l’avion pendant une heure. Il a déclaré que les gens ne devaient pas chercher à être rapatriés en Éthiopie : “La libération avant le rapatriement !”, tel était le message. Cet événement a marqué la fin du rêve de rapatriement de nombreux Rastas (Lee 2020:186-189).

Dans l’ensemble, le mouvement rastafari des années 1930 et 1940 a combiné le nationalisme religieux noir, le renouveau des religions populaires imprégnées de “magie” et la résistance des paysans jamaïcains à l’État (Hill 2001:46). En 1960, environ 65% de la population jamaïcaine était sympathisante ou adepte du Rastafarisme (Hamid 2002:77).

Mode de vie et croyances des Rastafaris

Pour les Rastas, le régime alimentaire est important. Ils ont interdiction de manger de la volaille, du porc ou des crustacés ; ils évitent le sucre et le sel et la viande en général, de même que les poissons à écailles ou de plus de 30 cm de long. Sont également interdits les sodas, l’alcool, le thé, le café ou toute autre drogue. En revanche, le gāñjā est vénéré comme une plante octroyée par Dieu. Le gāñjā est la clé de la compréhension de la divinité intérieure, de soi-même en tant que partie de Dieu (vision monophysite évoquée précédemment). Il apporte guérison et révélation. Les maladies doivent être traitées avec des plantes et des herbes naturelles, plutôt qu’avec des produits chimiques. Les dreadlocks doivent être portées, comme c’est la coutume chez de nombreux sādhus indiens.

Les Rastas sont socialement conservateurs : les femmes doivent s’habiller modestement, ne pas montrer leurs jambes ou porter des pantalons, et doivent garder leurs cheveux couverts ; elles doivent demeurer sous l’autorité d’un homme et le gāñjā doit être fumé en privé. Par ailleurs, les relations homosexuelles sont désapprouvées. La contraception et l’avortement ne sont pas autorisés, car la vie de famille et les enfants sont vus comme sacrés. La plupart des Rastas rejettent la chirurgie et les transfusions sanguines.

Les Rastas tiennent des réunions régulières au cours desquelles on discute, on joue des drums et on fume le gāñjā. Leur drapeau a les mêmes couleurs que le drapeau national de l’Éthiopie, le rouge symbolisant le sang versé, le vert la vie et le gāñjā, et l’or la sagesse de Jah (= Jéhovah = Dieu). Les Rastas pensent par ailleurs que Jésus était un Africain noir. De nombreux mots rasta imprègnent leur langue, en particulier la notion de “I and I”, selon laquelle la divinité et le moi individuel ne font qu'”un”. Enfin, selon eux, à la fin des temps, tous les Rastas se réuniront à Sion.

Il n’existe pas d’autorité centrale pour les Rastas, et plusieurs tendances coexistent chacune ayant des coutumes et des croyances particulières, notamment à propos de Sélassié ou de la place des femmes dans la société. Cependant, elles rejettent toutes le culte des ancêtres et croient que nous devons aimer Dieu et notre prochain.

Le Rastafarisme aujourd’hui

L’influence de la musique reggae marquée par les Rastas, en particulier par Bob Marley, a propulsé le rastafarisme sur la scène internationale, avec des adeptes et des communautés rastas sur tous les continents. On estime qu’il y a actuellement entre 700.000 et un million de Rastas dans le monde (Wikipedia:3).

Le mouvement rastafari a joué un rôle important dans la propagation de plusieurs idées. Par exemple, les Rastas ont été des pionniers de l’environnementalisme et de la vie “naturelle”, soulignant l’importance vitale d’un régime alimentaire naturel. Ils ont aussi sensibilisé à la culture noire et à l’histoire de l’esclavage et de l’oppression, et ont mis en avant la dimension spirituelle du gāñjā.

Références

Bandopadhyay, Saptarishi (2015). ‘The Decriminalization of Marijuana in Jamaica: A Key Step toward International Legalization?’ Harvard Law School, The Case Studies, pp.1–11. Harvard: President and Fellows of Harvard College.

Comitas, Lambros (1975). ‘The Social Nexus of Ganja in Jamaica’. In Vera Rubin (ed.), Cannabis and Culture, pp. 119–132. The Hague/Paris: Mouton Publishers.

Hamid, Ansley (2002). The Ganja Complex: Rastafari and Marijuana. Oxford, UK/Lanham, Maryland, USA: Lexington Books.

Hill, Robert A. (2001). Dread History: Leonard P. Howell and Millenarian Visions in the Early Rastafarian Religion. Chicago/Kingston, Jamaica: Research Associates School Times Publications/Frontline Distribution Int’l Inc./Miguel Lorne Publishers.

Lee, Virginia (2020). Roots of Rastafari. UK: Amazon.

van Solinge, Tim Boekhout (trans. Jeanette Roberts) (1996). ‘Ganja in Jamaica’. Amsterdams Drug Tijdschrift, no. 2 (January), pp. 11–14.

Rubin, Vera (1975). ‘The Ganja Vision in Jamaica’. In Vera Rubin (ed.), Cannabis and Culture, pp. 257–266. The Hague/Paris: Mouton Publishers.

Tafari, Ras Sekou Sankara (2001). ‘Introduction’ to Hill (2001), pp. 3–10.

Wikipedia (2021).’Rastafari’. https://en.wikipedia.org/wiki/Rastafari.

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Matthew Clark

Since 2004, Dr. Matthew Clark has been a Research Associate at the School of Oriental and African Studies (University of London), where he taught courses on Hinduism between 1999 and 2004. He has spent many years in India, which he first visited in 1977, visiting nearly all important (several hundred) pilgrimage sites and trekking around 2,000 miles in the Himalayas. He first engaged with yoga in the mid-1970s and began regularly practicing Ashtanga Yoga in 1990. Since 2006 has been lecturing worldwide on yoga, philosophy, and psychedelics. He is one of the editors of the Journal of Yoga Studies and is one of the administrators of the SOAS Centre of Yoga Studies. His publications include The Daśanāmī-Saṃnyāsīs: The Integration of Ascetic Lineages into an Order (2006), which is a study of a sect of sādhus; an exploration of the use of psychedelic plant concoctions in ancient Asia and Greece, The Tawny One: Soma, Haoma, and Ayahuasca (2017); and a short book on yoga, The Origins and Practices of Yoga: A Weeny Introduction (revised edition) (2018).