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L’HISTOIRE DU CANNABIS EN AFRIQUE

Nous sommes nombreux à associer l’histoire du cannabis à l’Afrique. Dans un article antérieur, j’ai expliqué que la culture du cannabis avait été introduite aux États-Unis par des immigrés mexicains et caribéens au début du XXe siècle. Dans le présent article, nous verrons comment la culture du cannabis est arrivée au Mexique et dans les Caraïbes depuis l’Afrique.

Les premières preuves de l’existence de cannabis en Afrique

Les premières traces de cannabis en Afrique ont été trouvées dans des échantillons de pollen en Égypte et au Botswana, datant d’environ 1800 avant notre ère (Burney et al.1994; Duvall 2015: 72), au Kenya en 650 avant notre ère (Rucina et al.2010: 8), et au Madagascar en 300 avant notre ère, lieu où il est devenu plus abondant à partir du IXe siècle (Duvall 2019: 74).

L’histoire de la culture du cannabis en Afrique

Ce sont les Qalandar Sūfīs quiintroduisirent la culture du cannabis récréatif en Afrique, en Égypte au XIIIe siècle. Les Qalandars consommaient du bhāṅg dans divers types de préparations, en particulier dans les sucreries.

Néanmoins, les premières preuves de la consommation de cannabis en Afrique ont été trouvées plus au sud, en Éthiopie, où des traces de cannabis ont été trouvées dans des restes de pipes en céramique datant d’environ 1320 de notre ère (van der Merwe 1975). Clarke et Merlin (2013: 126) suggèrent que des marins aient apporté la culture du cannabis en Afrique depuis l’Inde. Cette hypothèse semble plausible, puisque des milliers d’habitant d’Abyssinie (Éthiopie actuelle) étaient des esclaves ramenés d’Inde à partir du XIVe siècle de notre ère.

Mais un mouvement inverse existait aussi avec des Éthiopiens se rendant en Inde. Là, ces Éthiopiens étaient connus sous le nom de Ḥabshīs. Ils ont progressivement vu leur statut social amélioré et ont progressivement été employés comme soldats et gardes du corps. Entre le XIVe et XVIIe siècle, ils ont prospéré dans les sultanats du Deccan et sur la côte ouest de l’Inde, y œuvrant comme commerçants et artistes. Certains, comme Malik Ambar (1548–1626), sont carrément devenus des dirigeants dans le Deccan, le Gujarat, l’Uttar Pradesh et le Bengale (Pandey 2014; Pillai 2018). C’est peut-être bien via ces liens que le cannabis est arrivé en Éthiopie depuis l’Inde.

Les influences portugaises et arabes sur le cannabis en Afrique

À partir des environs de l’an 1500, les marins portugais sillonnant l’océan Indien ont renforçé les liens entre Inde et Afrique, ce qui a renforcé la culture du cannabis dans la corne de l’Afrique, jusqu’au Mozambique. Dans cette région côtière, le cannabis était généralement connu sous le nom de bang (du terme portugais bangue, lui-même issu du mot hindi bhāṅg). Il a également été suggéré que le cannabis aurait également été introduit en Afrique de l’Est par des commerçants arabes qui s’y seraient installés avant 1500 (du Toit 1974: 268).

Après 1500, la culture du cannabis s’est progressivement répandue vers le sud, probablement via bantous, du Mozambique jusqu’en Afrique du Sud (du Toit 1975: 84–86), où on l’appelait dagga. Du sud et de la côte est de l’Afrique, la culture du cannabis s’est ensuite étendue à travers l’ensemble du continent, où on la nommait diamba / riamba / liamba (du Toit 1975: 87; Duvall 2015: 92–94 ). Ce n’est que beaucoup plus tard, après 1850, que le tabac s’est propagé au nord du Sahara et au nord-ouest de l’Afrique, comme au Nigéria et au Ghana. Le cannabis a peut-être également été introduit dans le bassin du Congo au XIXe siècle par des commerçants arabes en recherche d’ivoire. Au Congo, le cannabis était fumé par des pygmées. Certains d’entre eux, en particulier les archers, affirmaient que le cannabis augmentait leur énergie et leur efficacité à la chasse (Roulette et Hewlett 2018: 518-519).

L’influence de la traite des esclaves sur la culture du cannabis en Afrique

Entre le début du XVIe et le XIXe siècle, environ 12,5 millions d’esclaves ont été enlevés en Afrique. Des centaines de milliers d’entre eux ont été transportés d’Afrique vers les Caraïbes et le Brésil. Certains emmenaient alors du cannabis. Entre 1760 et 1860, la plupart de ce traffic voyaient des Africains partir d’Angola vers le Brésil, deux régions sous contrôle portugais. Dans les années 1700 déjà, ces esclaves avaient introduit la culture du cannabis en Amérique du Sud et en Amérique centrale (Duvall 2015: 100). Ces esclaves utilisaient souvent du cannabis pour supporter leurs difficiles conditions de vie.

D’autre part, des ouvriers sud-asiatiques consommateurs de cannabis ont aussi eu un impact sur la culture du cannabis en Afrique. Ils ont été expédiés dans le monde entier par les Britanniques entre 1810 et 1920 (Duvall 2019: 45). Beaucoup ont été emmenés d’Asie du Sud vers l’Afrique du Sud à la fin des années 1800.

La prohibition du cannabis en Afrique

C’est en Égypte au XIIIe siècle que le cannabis fut interdit pour la première fois en Afrique. Bien plus tard, en 1870, il fut également interdit en Afrique du Sud et à Madagascar, dans des lois visant principalement les ouvriers sud-asiatiques. L’Angola et le Mozambique ont suivi vers 1875 (Duvall 2015: 163). Ce fut ensuite au tour du Soudan, dans les années 1880, l’Égypte (de nouveau) en 1879, l’État libre d’Orange, en 1903, et le Mozambique, en 1914. En 1925, le cannabis donc était interdit dans la plupart des pays d’Afrique (Duvall 2019: 54–201; Khalida 1975: 199).

Ces dernières années, cette tendance a commencé à s’inverser. En 2005, l’Afrique représentait environ 25% de la production mondiale de cannabis. Il était alors cultivé dans au moins quarante-trois des cinquante-trois pays du continent (Destrebecq 2007: 2–3). Au milieu des années 1980, le cannabis était devenu la culture (illégale) la plus importante au Lesotho, par exemple. L’Afrique du Sud, qui a légalisé l’usage récréatif du cannabis et la culture à petite échelle en 2018, est approvisionnée en grande partie par le Lesotho et le Swaziland, où plus de 70% des agriculteurs de la région nord de Hhohho cultivent du cannabis destiné à la vente, à la fois en Afrique du Sud et sur le marché international (Bloomer 2019: 2). Le Swaziland est peut-être actuellement le plus grand exportateur de weed d’Afrique.

Le Lesotho a légalisé la production de cannabis à des fins thérapeutiques en 2018. Il était le premier pays d’Afrique à prendre une telle décision. Mais cette évolution législative n’a hélas pas profité aux paysans. Peu après, le Zimbabwe et la Zambie lui ont emboîté le pas, tout comme le Malawi, le 27 février 2020 (Bloomer 2019; Sowoya et al.2020). Il semble probable que, d’ici peu, toute la production de cannabis africaine devienne légale.

La consommation de cannabis en Afrique

On a retrouvé des pipes destinées à la consommation de cannabis datant d’entre 700 et 600 avant notre ère au Tchad, dans le Sud du Niger et au Botswana (Duvall 2019: 58). En Inde, le cannabis était mangé ou bu mais pas fumé avant l’introduction du tabac par les Portugais, vers 1600 de notre ère. Ce n’est que plus tard qu’on a commencé à l’y fumer mélangé à du tabac.

Lorsque la culture du cannabis est arrivée en Afrique de l’Est et du Sud, cette plante était donc fumée dans des pipes (Duvall 2019: 67) plutôt que mangée (comme c’était le cas en Égypte). La culture du cannabis à fumer a ensuite été diffusée via la traite des esclaves de l’Afrique vers les Caraïbes et les Amériques.

Le kief marocain

Si on omet les vestiges égyptiens, il est difficile de définir quand la culture du cannabis a commencé à prospérer en Afrique du Nord et au Maghreb. La plus ancienne référence à la consommation de cannabis au Maghreb remonte à 1735, au Maroc (Duvall 2015: 81). Mais cette consommation pourrait bien avoir été bien antérieure.

Au Maroc, le kief, un mélange de tabac (30%) et d’herbe de cannabis (70%), est largement fumé dans de petites pipes (sebsi). Kief (qui signifie « repos béni ») est fabriqué exclusivement à partir des petites feuilles des fleurs. Le reste de la plante (les tiges, les feuilles plus grosses et les graines), connu sous le nom de zbil, est jeté (Bowles 1972: 158; Joseph 1975: 187).

En 1888, la culture du cannabis a été cantonnée à la région montagneuse du Rif (au nord du Maroc) par le sultan Mulay Hassan I. À la fin du XIXe siècle, 90% du cannabis thérapeutique français était importé du Maroc. Quand le Maroc était un protectorat espagnol (de 1912 à 1956), les Espagnols fermaient les yeux sur la consommation de cannabis (Joseph 1975: 191). Bien que le cannabis ait été totalement interdit dans tout le Maroc en 1956, lorsque le pays est devenu indépendant, la production demeura autorisée, contrôlée et tolérée dans le Rif, où il est encore cultivé aujourd’hui. Une situation similaire exista également en Tunisie jusqu’en 1956 (Bewley-Taylor et al. (2014: 12).

Le haschich marocain

Depuis les années 1960, le Maroc est le plus gros exportateur de haschich vers l’Europe. Il est également fabriqué à petite échelle en Egypte et ailleurs au Maghreb, mais est rarement exporté. Il semble que la production de haschich n’a vraiment commencé au Maroc et en Algérie qu’au début des années 1920 (Duvall 2019: 96, 102). Depuis plusieurs décennies, le Maroc est de loin le premier producteur mondial. Le haschich y est principalement fabriqué dans le Rif, principalement à Ketama, mais également à proximité à Chefchaouen, Taunate et Al Hoceima (Destrebecq 2007: 7). La production y a augmenté de manière significative à la fin des années 1970, après que la guerre au Moyen-Orient a eu fait décroitre la production au Liban. Certains agriculteurs qui avaient amélioré les techniques de production de haschisch (Cherniak 1979: 24) quittèrent alors le Liban pour s’installer au Maroc, mouvement qui a permis l’amélioration de la qualité du haschich marocain (Bewley-Taylor et al.

Au cours des dix dernières années, les techniques de breeding, en partie par des entrepreneurs néerlandais, ont encore amélioré la qualité et la puissance du haschich marocain, qui depuis les années 1980 est produit en très grandes quantités. Les agriculteurs se dédient ainsi à des monocultures de haute qualité. Jamais auparavant les consommateurs européens n’avaient reçu de haschich d’une telle qualité en aussi grande quantité.

De nos jours, il n’est pas indispensable de se fournir à l’étranger. Vous pouvez très bien acheter des graines de cannabis en ligne et produire tout ce dont vous avez envie par vous-même, à condition, bien sûr, que la législation de votre pays l’autorise.

Références

Bewley-Taylor, Dave, Tom Blickman, and Martin Jelsma (2014). The Rise and Decline of Cannabis Prohibition: The History of Cannabis in the UN Drug Control Systems and Options for Reform. Amsterdam/Swansea: Transnational Institute/Global Drug Policy Observatory.

Bloomer, Julian (2019). ‘Turning Cannabis into Cash: Agrarian Change and Lesotho’s Evolving Experience’. EchoGéo, vol. 48 (avril/juin), pp. 1–21.

Bowles, Paul (1972) [1967]. ‘Kif – Prologue and Compendium of Terms’. In George Andrews and Simon Vinkenoog (eds.), The Book of Grass: An Anthology of Indian Hemp, pp. 151–158. Harmandsworth, England/Ringwood, Australia: Penguin Books Ltd.

Burney, David A., George A. Brook, and James B. Cowart (1994). ‘A Holocene pollen record for the Kalahari Desert of Botswana from a U-series dated speleothem’. The Holocene, vol. 4, issue 3, pp. 225–232.

Cherniak, Laurence (1979). The Great Book of Hashish (volume 1, book 1): Morocco,Lebanon, Afghanistan, the Himalayas. Berkeley, California: And/Or Press.

Clarke, Robert C., et Mark D. Merlin (2013). Cannabis: Evolution et Ethnobotanique. Berkeley/Los Angeles/Londres: University of California Press.

Destrebecq, Denis (2007). Cannabis in Africa: An Overview. United Nation’s Office on Drugs and Crimes (UNDOC) World Drug Report.

Duvall, Chris S. (2015). Cannabis. London: Reaktion Books Ltd.

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Khalifa, Ahmad K. (1975). ‘Traditional Patterns of Hashish Use in Egypt’. In Vera Rubin (ed.), Cannabis and Culture, pp. 195–205. The Hague/Paris: Mouton Publishers.

Joseph, Roger (1975). ‘Economic Significance of Cannabis sativa in the Moroccan Rif’. In Vera Rubin (ed.), Cannabis and Culture, pp. 185–193. The Hague/Paris: Mouton Publishers.

van der Merwe, Niklaus J. (1975) ‘Cannabis Smoking in 13th–14th Century: Chemical Evidence’. In Vera Rubin (ed.), Cannabis and Culture, pp. 77–80. The Hague/Paris: Mouton Publishers.

Pandey, Vikas (2014). ‘Africans in India: From slaves to reformers and rulers’. BBC News, 19th December. https://www.bbc.co.uk/news/world-asia-india-30391686

Pillai, Manu S. (2018). ‘The forgotten history of the African slaves who were brought to the Deccan and rose to great power’. Scroll.in (19th January). https://scroll.in/article/882764/the-forgotten-history-of-the-african-slaves-who-were-brought-to-the-deccan-and-rose-to-great-power

Roulette, Casey J., and Barry S. Hewlett (2018). ‘Patterns of Cannabis Use Among Congo Basin Hunter-Gatherers’. Journal of Ethnobiology, vol. 38(4), pp. 517–532

Rucina, Stephen, Veronica M. Muiruri, Laura Downton, and Rob Marchant. (2010). ‘Late-Holocene savanna dynamics in the Amboseli Basin, Kenya’. The Holocene Online First, pp. 1–11.

Sowoya, Linda, Chifundo Akamwaza, Austin Matthews Matola, and Axel Klein (2020). ‘Goodbye Nicky hello Goldie – exploring the opportunities for transitioning tobacco farmers into cannabis production in Malawi’. Drugs and Alcohol Today, vol. 20, no.2, pp. 295–302.

du Toit, Brian M. (1974). ‘Cannabis sativa in sub-Saharan Africa’. South African Journal of Science, vol. 20 (September), pp. 266–270.

——— (1975). ‘Dagga: The History and Ethnographic Setting of Cannabis sativa in Southern Africa’. In Vera Rubin (ed.), Cannabis and Culture, pp. 81–116. The Hague/Paris: Mouton Publishers.

Les informations concernant la culture du cannabis sont destinées aux clients résidant dans des pays où cette activité est autorisée par la loi, ou à ceux bénéficiant d’une autorisation spécifique. Nous encourageons nos lecteurs à connaître et à toujours respecter sur la législation en vigueur dans leur pays.

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Matthew Clark

Matthew Clark

Since 2004, Dr. Matthew Clark has been a Research Associate at the School of Oriental and African Studies (University of London), where he taught courses on Hinduism between 1999 and 2004. He has spent many years in India, which he first visited in 1977, visiting nearly all important (several hundred) pilgrimage sites and trekking around 2,000 miles in the Himalayas. He first engaged with yoga in the mid-1970s and began regularly practicing Ashtanga Yoga in 1990. Since 2006 has been lecturing worldwide on yoga, philosophy, and psychedelics. He is one of the editors of the Journal of Yoga Studies and is one of the administrators of the SOAS Centre of Yoga Studies. His publications include The Daśanāmī-Saṃnyāsīs: The Integration of Ascetic Lineages into an Order (2006), which is a study of a sect of sādhus; an exploration of the use of psychedelic plant concoctions in ancient Asia and Greece, The Tawny One: Soma, Haoma, and Ayahuasca (2017); and a short book on yoga, The Origins and Practices of Yoga: A Weeny Introduction (revised edition) (2018).