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LE TÉMOIGNAGE DE BOWREY SUR LE CANNABIS

Thomas Bowrey fut le premier anglais à évoquer le cannabis en Occident. Découvrons ensemble son témoignage.

Au XVIIe siècle, personne ne connaissait les effets psychoactifs du cannabis, alors même que cette plante était cultivée sur les deux continents. Rien de bien surprenant dans cette situation : planté en régions froides, le cannabis produit généralement peu de THC. Une autre raison : jusqu’à récemment, le cannabis cultivé était exclusivement du Cannabis sativa, qui, avant que les breeders ne le croisent ces dernières décennies, ne produisait peu de THC (Duvall 2019: 8).

Le Cannabis indica, la variété la plus répandue en Inde, était, lui, beaucoup plus puissant sur le plan psychoactif. Quelques touristes européens intrépides – un tiers des Européens qui sont allés en Inde à cette époque y sont morts de maladie – ont vu des habitants manger et fumer du cannabis et ont décidé de s’y frotter. Leurs premiers comptes-rendus sont très intéressants car ils évoquent les effets du cannabis sans aucun préjugé ni aprioris. Ces premiers textes, rédigés en anglais, par un capitaine de navire, Thomas Bowery, et par le grand scientifique Robert Hooke, sont fascinants car certains des effets rapportés n’ont été confirmés que très récemment par la science.

Robert Hooke

Les premiers rapports anglais sur le cannabis

Le capitaine Thomas Bowrey (1659-1713), qui deviendrait plus tard marchand et capitaine de navire, a navigué avec sa mère depuis Londres vers Fort St. George (Chennai moderne), en Inde. Il est y arrivé âgé de neuf ans, en 1669. Après avoir voyagé et fait du commerce en Inde et dans la région (notamment en Thaïlande et au Sri Lanka), il est retourné en Grande-Bretagne, en 1688 (Paul 2020: 10). Ses nombreuses observations sur les modes de vie et les coutumes des Indes, en particulier dans la région du Bengale, ont été consignées dans son ouvrage, A Geographical Account of Countries Round the Bay of Bengal, 1669 to 1679, qui n’a été publié qu’en 1905. Bowery a également aussi compilé le premier dictionnaire malais-anglais, qui a été publié en 1701.

A Geographical Account regorge d’observations fascinantes, notamment sur le cannabis. Bowery a visité Machilipatnam, une ville côtière de ce qui est maintenant l’État d’Andhra Pradesh, au sud de l’Inde, dans une région anciennement appelée Coromandel. Machilipatnam, qui de 1598 à 1610 avait été administrée par les Portugais, comptait à l’époque une importante population musulmane. Bowery et environ neuf ou dix de ses jeunes amis y ont bu du bhāṅg (pp. 80-81; Paul 2020: 61-62).

Abel (1982: 116) et Davenport-Hines (2001: 1) ont souligné que le texte de Bowrey était le premier compte rendu détaillé des effets subjectifs du cannabis par un Anglais. Le premier rapport scientifique sur l’ivresse au cannabis en anglais n’a, en effet, été livré par Robert Hooke qu’en 1689, alors que Bowery était déjà de retour en Grande-Bretagne.

Les remarques de Thomas Bowrey sur la consommation de cannabis

Thomas Bowrey

Bowrey observe (p. 77) que la population du Choromandel boit de l’arack (alcool spiritueux), qui est interdit aux musulmans (Mohametans), bien que certains le boivent en secret : « Mais ils trouvent le moyen de s’ennivrer de Bangha [bhāṅg] et de Gangah [gāñjā] ». Bowrey continue avec quelques remarques sur la consommation de cannabis.

« Le Bangha pousse dans de nombreux endroits de cette côte ainsi qu’au Bengale ; mais le Gangah est apporté de l’île de Sumatra, et est souvent vendu ici à des tarifs très élevés. C’est une chose qui ressemble à la graine de chanvre, mais qui est doté de plus grandes feuilles. La consommation de Gangah est une opération plus agréable et plus addictive et mais qui revient aussi cinq fois plus cher que celle du Bangha. Les locaux ont de nombreuses façons de les consommer, mais aucune d’elle ne manque de les intoxiquer.

« Parfois, ils le mélangent a du tabac , une façon très rapide d’en ressentir l’ivresse ; parfois, ils le mâchent ; mais la façon la plus agréable de le consommer est la suivante : – pilez ou broyez une poignée de graines et de feuilles ensemble, mélangez avec une pinte d’eau fraîche, et laissez tremper près d’un quart d’heure, voire plus ; puis filtrez à travers un morceau de tissu et, enfin, buvez cette liqueur, et en moins d’une demi-heure, son action se révélera à vous pour 4 à 5 heures. »

Ces lignes sont intéressantes à de multiples niveaux. Premièrement, il est évident qu’avant ce rapport, les Anglais ignoraient totalement que le chanvre, qui à l’époque était largement cultivé en Europe et aux États-Unis (voir l’article « Quand ne pas planter de cannabis devenait illégal »), était la même plante que celle utilisée par les Indiens pour se défoncer.

Deuxièmement, Bowrey signale que le gāñjā était fumé avec du tabac. Le tabac n’ayant été introduit en Inde que vers 1600, par les Portugais (IndianTobacco 1960: 1), on peut qu’il s’y soit largement implanté en moins de soixante-dix. Encore aujourd’hui, le cannabis est toujours fumé avec du tabac en Inde.

Troisièmement, il semble que Bowery associe la consommation de cannabis principalement à la communauté musulmane (Breen 2020: 4). Cette assertion corrobore l’idée que ce furent les Sūfīs qui popularisèrent la consommation de cannabis en Asie du Sud aux XIIIe et XIVe siècles (voir mon blog sur les Sūfīs et le cannabis).

Quatrièmement, Bowrey mentionne que le gāñjā était importé de Sumatra. Ceci révèle un commerce maritime international de l’herbe au XVIIe siècle, un commerce qui, à ma connaissance, n’a pas encore été pleinement exploré par les historiens.

Les effets du cannabis rapportés par Bowrey

Bowrey décrit ensuite (p. 79) les effets du cannabis. Ses observations sont faites sans aucune connaissance préalable de ce que pourraient être les effets du cannabis. Il souligne que le cannabis a pour principal effet d’amplifier l’humeur dominante.

« Et cela fonctionne selon les pensées ou la fantaisie de celui qui en boit, de telle manière que s’il est joyeux à cet instant, il continuera à rire […] et, au contraire, s’il est pris dans une posture médiocre ou mélancolique, il manifestera de grandes lamentations et semblera être dans une grande angoisse de l’Esprit qui lui enlèvera tous gestes ou pensées virils. J’ai souvent vu ces humeurs au Bengale. »

Bowrey et ses amis se défoncent

Bowrey décrit ensuite (p. 80–81) sa propre expérience.

« Huit ou dix d’entre nous (Anglais) avons essayé et nous avons bu chacun notre pinte de Bangha, que nous avons achetée au Bazar pour le prix de 6d. anglais. J’ai ordonné à mon homme d’amener avec lui l’un des Fackeers [un ascète Sūfī] [a Sūfī ascetic] (qui boit fréquemment de cette liqueur), lui promettant sa dose de la même chose s’il nous rejoignait, ce qu’il a cordialement et librement accepté comme si nous lui avions offert une couronne d’argent. Nous avons bu et envoyé le Fackeere fermer toutes les portes et fenêtres, afin qu’aucun de nous ne puisse courir dans la rue et que personne ne puisse nous voir et se moquer de nous.

« Le Fasckeere s’est assis près de la porte d’entrée, nous appelant rois et braves camarades, feignant se trouver à la porte du Taj Mahal d’Agra et chantant à cet effet en langue hindoue.

« Les effets n’ont pas tardé à se manifester sur la plupart d’entre nous, mais joyeusement, sauf sur deux de nous, qui, je suppose, craignaient que cela ne leur fasse du mal de ne pas y être habitués. L’un d’eux s’assit sur le sol, et pleura amèrement tout l’après-midi ; l’autre, terrifié par la peur, mit sa tête dans un grand Mortavan Jarre [pot d’argile], et demeura dans cette posture 4 heures ou plus; 4 ou 5 d’entre nous se reposaient sur les tapis (qui étaient étalés dans la pièce) se complimentant mutuellement en termes élogieux, [clay pot]chaque homme se croyant non moins qu’un empereur. L’un était querelleur et combattit avec l’un des piliers en bois du porche, jusqu’à ce qu’il se soit abîmé la petite peau sur les jointures de ses doigts. Moi-même et un autre demeurâmes assis, transpirant pendant 3 heures dans cette posture.

« De goût ça n’avait pas, à mon avis, moins que de l’eau, mais sa nature est si ensorcelante que celui qui en consomme pendant un mois ou deux uniquement ne peut ensuite plus l’abandonner sans d’immenses difficultés. »

Abel (1982: 117) commente que la propriété addictive du bhāṅg remarquée par Bowrey était probablement due à l’opium mélangé dans la concoction, ce qui était une pratique assez courante à l’époque.

Le premier rapport scientifique sur l’ivresse au cannabis

Le rapport de Bowrey sur les effets du cannabis est le premier du genre en anglais qui éclaire l’Inde du XVIIe siècle. Hélas, au-delà d’une diffusion privée, ce manuscrit n’a été publié qu’en 1905. C’était Robert Knox, un autre commerçant de la Compagnie des Indes orientales, qui a fait connaître à l’Occident les propriétés enivrantes du cannabis (Breen 2020 : 8).

Robert Knox

Après près de vingt ans en captivité, Knox était parvenu à s’échapper à Kandy, dans les montagnes du Sri Lanka. Il a ensuite piloté un petit voilier volé le long de la côte. S’étant retrouvé à court d’eau douce au cours de son voyage, lui et ses compagnons se sont vus obligés de boire l’eau stagnante d’un étang, ce qui les a rendus malades et fiévreux. Knox a alors été initié au cannabis (banga) « en tant qu’antidote et contre-poison… par la bénédiction de Dieu » et l’a consommé matin et soir. « Il intoxique le cerveau et étourdit, sans aucune autre opération, ni par les selles, ni par les vomissements » (Knox 2004[1681]: ch. VIII, 154). Knox et ses compagnons finirent par récupérer complètement. En septembre 1680, Knox retourna à Londres, où il publia un rapport sur l’usage médicinal du cannabis au Sri Lanka, en 1684 (Paul 2020: 83). Knox était parvenu à mettre sa main sur du cannabis et en céda au scientifique, architecte et polymathe, Robert Hooke (1635-1703), qu’il avait rencontré dans un café à Londres, le 7 novembre 1689 (Breen 2020:.8).

Le 18 décembre 1689,Hooke. donna une conférence intitulée «De la plante appelée Bangue » (Hooke 1726: 210-212) à la Royal Society de Londres, dans laquelle il expliqua que le médicament était utilisé par des milliers de personnes et que la personne qui le lui avait proposé l’avait expérimenté lui-même à plusieurs reprises. Hooke rapporta que la dose de feuilles en poudre à consommer était à peu près équivalente à la quantité qui remplirait une pipe de tabac commune. Par ailleurs, il a observa que :

« Le patient ne comprend pas et ne se souvient de rien de ce qu’il a vu ou entendu durant ce moment d’extase, mais devient, pour ainsi dire, un simple Naturel incapable de prononcer la moindre parole sensée ; pourtant il est joyeux, rit, chante et dit des paroles incohérentes, ne sachant pas ce qu’il dit ou fait ; pourtant il n’est ni étourdi ni ivre, mais marche, danse et fait montre d’une attitude étrange. »

Hooke ne voyait aucun danger dans le cannabis et ne souligna « aucune raison de [le] craindre, mais plutôt d’en rire». Hooke (1726: 210–212) observa également que le cannabis pouvait « s’avérer un médicament aussi efficace que n’importe quel autre importé des Indes ; et peut peut-être bien être d’une utilité considérable pour fous, ou pour quiconque souffre d’une maladie de la tête ou de l’estomac, car il semble plonger l’homme dans un rêve, ou l’endormir (alors qu’il semble être éveillé), le tout se terminant enfin par un sommeil profond, qui répare tout… et, selon toute vraisemblance, guérirait [les fous] [lunaticks]».

Cette observation selon laquelle le cannabis servirait à soigner les fous mit en évidence les propriétés potentiellement antipsychotiques du cannabis dès la fin du XVIIIe siècle. Il aura ensuite fallu aux chercheurs près de deux siècles pour vérifier cette proposition.

Bien que la communauté scientifique de Londres ait été introduite au cannabis par Hooke en 1689, cette plante a ensuite été « oubliée » pendant près de 150 ans, comme le commente Breen (2020: 10). Ce n’est que dans les années 1840 que le cannabis est devenu plus largement connu de la profession médicale, grâce au travail de William O’Shaughnessy (voir mon blog « The Rediscovery of Cannabis »).

Heuresement, aujourd’hui, contrairement à l’époque de Bowrey et Hooke il est bien plus facile d’acheter des graines de cannabis et, grâce aux recherches scientifiques, on comprends bien mieux qu’auparavant les intérêts thérapeutiques du cannabis médicinal.

Références

Abel, Ernest L. (1982). Marihuana: Les douze premiers mille ans. New York: McGraw-Hill.

Bowrey, Thomas (ed. Richard Carnac Temple) (1905). A Geographical Account of Countries Round the Bay of Bengal, 1669 to 1679. Cambridge: Hakluyt Society.

Breen, Benjamin (2020). ‘“Theire Soe Admirable Herbe”: How the English Found Cannabis’. The Public Domain Review.

Davenport-Hines, Richard (2001). The Pursuit of Oblivion: A Global History of Narcotics 1500–2000. London: Wiedenfeld & Nicholson.

Duvall, Chris S. (2019). The African Roots of Marijuana. Durham/London: Duke University Press.

Hooke, Robert (ed. William Derham) (1726). Philosophical Experiments and Observations of the late Eminent Dr. Robert Hooke, S. R. S. and Geom. Prof. Gresb and Other Eminent Virtuoso’s in his Time. London: William Derham/W. and J. Innys.

Indian Tobacco: A Monograph (1960). Madras: Indian Central Tobacco Committee (Ministry of Food and Agriculture, Government of India).

Knox, Robert (2004) [1681]. An Historical Relation of the Island of Ceylon in the East-Indies: Together with an Account of the Detaining in Captivity the Author and divers other Englishmen now Living there, and the Author’s Miraculous Escape. Project Gutenberg [London: Richard Chiswell/Royal Society].

Paul, Sue (2020). Jeopardy of Every Wind: The Biography of Captain Thomas Bowrey. Melton Mowbray: Dollarbird/Monsoon Books.

Les informations concernant la culture du cannabis sont destinées aux clients résidant dans des pays où cette activité est autorisée par la loi, ou à ceux bénéficiant d’une autorisation spécifique. Nous encourageons nos lecteurs à connaître et à toujours respecter sur la législation en vigueur dans leur pays.

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Matthew Clark

Matthew Clark

Since 2004, Dr. Matthew Clark has been a Research Associate at the School of Oriental and African Studies (University of London), where he taught courses on Hinduism between 1999 and 2004. He has spent many years in India, which he first visited in 1977, visiting nearly all important (several hundred) pilgrimage sites and trekking around 2,000 miles in the Himalayas. He first engaged with yoga in the mid-1970s and began regularly practicing Ashtanga Yoga in 1990. Since 2006 has been lecturing worldwide on yoga, philosophy, and psychedelics. He is one of the editors of the Journal of Yoga Studies and is one of the administrators of the SOAS Centre of Yoga Studies. His publications include The Daśanāmī-Saṃnyāsīs: The Integration of Ascetic Lineages into an Order (2006), which is a study of a sect of sādhus; an exploration of the use of psychedelic plant concoctions in ancient Asia and Greece, The Tawny One: Soma, Haoma, and Ayahuasca (2017); and a short book on yoga, The Origins and Practices of Yoga: A Weeny Introduction (revised edition) (2018).