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La législation sur le cannabis : Israël et Liban

La législation sur le cannabis change en Israël et au Liban. Focus sur deux pays opposés à bien des égards mais pionniers en matière de cannabis.

Israël et le Mexique sont les derniers pays à avoir pleinement légalisé le cannabis (en 2002), non seulement à des fins médicinales et industrielles, mais aussi à des fins récréatives. Le Liban est, quant à lui, le premier pays arabe à légaliser la culture du cannabis. Mais pour le moment uniquement à des fins médicinales et industrielles.

Le cannabis au Moyen-Orient. Une histoire millénaire

Cette année, des archéologues ont découvert des traces de cannabis dans le temple juif de Tel Arad, près de la mer Morte, à dix kilomètres de la ville d’Arad. Ces trouvailles ont été datées entre le IXe et le VIe siècle avant notre ère (Arie et al. 2020: 5). Voilà qui confirme bien que le cannabis est utilisé au Moyen-Orient depuis plusieurs millénaires.

Les Sūfī Qalandars, qui utilisaient le bhāṅg à outrance, étaient présents au Moyen-Orient (Turquie, Syrie, Liban et Égypte) à partir du XIIIe siècle (Karamustafa 2006; Rosental 1971), et ce sont eux qui y ont introduit l’usage récréatif et cultuel du cannabis déjà en usage en Asie.

Le cannabis au Liban par le passé

Le Liban est réputé pour son haschisch de qualité, notamment issu de cette sublime – bien que quelque peu désolée – vallée de Bekaa où il est produit depuis des siècles (illégalement depuis son interdiction dans les années 1920). À la fin des années 1970, le Gold/Brown Lebanese Haschich et le Red Lebanese Haschich était distribués partout en Europe où la demande était telle que les prix ont rapidement flambé. En Grande-Bretagne, le prix du hasch libanais a alors triplé en une quinzaine d’années (Clark 1975: 20).

Entre 1975 et 1990, le commerce du hasch a profité de la guerre civile libanaise pour gagner en intensité, générant 2 à 3 milliards de dollars par an (Babin 2019). On estime qu’en 1977, les cultures de cannabis recouvraient déjà 10.000 hectares, soit quatre fois plus qu’avant la guerre. Au cours de cette période, le commerce de haschich (et d’opium) a immensément enrichi les milices armées (Murphy 2020). C’est la répression de celles-ci par le gouvernement à partir de la fin des années 80 qui a réduit la production de haschich.

Selon les Nations Unies, le Liban est le troisième producteur mondial de haschich, après le Maroc et l’Afghanistan. Entre 20.000 et 30.000 hectares de terres sont actuellement utilisés pour la culture du cannabis. Un dixième d’hectare produit, à lui seul, entre 1.000 et 2.000 kg de cannabis, qui peuvent être transformés en 4 à 8 kg de haschich. En mars 2020, la police libanaise a ainsi saisi, en une seule prise, vingt-cinq tonnes de hasch en partance pour l’Afrique. Le hasch a été découvert dans un convoi de huit camions en route vers le port de Beyrouth. La guerre en Syrie avait occupé l’armée qui avait alors laissé libre cours aux agriculteurs, ce qui explique la production de telles quantités de haschich. De nos jours, les agriculteurs touchent moins de 400 dollars par kilo de hasch, alors qu’à l’apogée de la production, ils pouvaient toucher entre 1.000 et 2.000 dollars (Babin2019; Middle East Monitor 2020).

La légalisation du cannabis industriel et médicinal au Liban

En 2018, le gouvernement libanais a commandé à la société de conseil McKinsey une enquête sur l’opportunité de la production de médicaments à base de cannabis (Babin 2019). L’étude a souligné que le cannabis pourrait générer un milliard de dollars de bénéfices par an. Raed Khoury, ancien ministre libanais par intérim de l’économie et du commerce, a d’ailleurs souligné à l’occasion que le cannabis libanais était « l’un des meilleures au monde ». Pour le moment, cependant, le cannabis ne peut être cultivé qu’à des fins médicales, de recherche et industrielles et non à des fins récréatives.

Malgré l’opposition de divers partis et du Hezbollah (un groupe paramilitaire et politique chiite soutenu par l’Iran), le 21 avril 2020, le Liban est devenu le premier pays du monde arabe à légaliser la culture du cannabis. Le Hezbollah semble s’être opposé à cette mesure pour des questions opportunistes plutôt que de principe : dans le passé, il profitait du commerce du cannabis, ce que la légalisation votée en avril ne leur assurait plus (Lemon 2020). Le gouvernement espère faire du cannabis légal une manne financière dans un pays en crise économique grave et où 48% de la population vit en dessous du seuil de pauvreté. Cependant, il est à craindre que l’octroi de licences de culture à des sociétés pharmaceutiques privées ne profite pas aux agriculteurs locaux. En effet, nombre d’entre eux ne seront pas autorisés à cultiver parce qu’ils ont un casier judiciaire. Actuellement, 40.000 mandats d’arrêt sont en instance dans la vallée de Bekaa, dont beaucoup pour des infractions liées aux drogues. Au Liban, malgré les évolutions récentes, la simple possession de cannabis est encore passible de trois ans de prison (Murphy 2020; Trew 2020).

Le cannabis en Israël par le passé

Les juifs orthodoxes n’ont pas l’interdiction de consommer de l’alcool ou d’autres substances psychoactives. En Israël, la plus importante communauté d’immigrants juifs (environ 300.000 en 1973) est venue du nord du Maroc, principalement entre 1948 et 1951, où ils avaient consommé du cannabis de manière habituelle durant des siècles. Cependant, une fois installés en Israël, ces migrants ont changé d’attitude à l’égard du cannabis et s’en sont progressivement détachés. À l’exception de certains juifs venus d’Égypte, presque personne ne consommait de cannabis en Israël à l’époque. Cependant, à la fin des années 1960, le haschich a gagné en popularité parmi les étudiants, les bohémiens, les travailleurs des kibboutz, mais aussi parmi les populations généralement pauvres issues justement de l’immigration marocaine, un regain d’intérêt d’autant plus remarquable que l’État interdisait la consommation de cannabis (Palgi 1975).

La légalisation du cannabis médicinal en Israël

Depuis les années 1960, lorsque les travaux pionniers de l’israélien Raphael Mechoulam ont révélé la chimie du THC, Israël a été à la pointe de la recherche consacrée au cannabis. Le cannabis médicinal y est devenu légal au début des années 1990 et, en 2017, le pays comptait près de 25.000 consommateurs thérapeutiques, l’une des proportions les plus importante au monde (Keenan 2017).

Le 31 mars 2017, Israël a partiellement dépénalisé le cannabis, remplaçant les poursuites pénales par des amendes. La culture du cannabis médicinal a également été légalisée, ce qui a permis à 565 fermes de demander une licence de production. Le 27 janvier 2019, le gouvernement autorisa également l’exportation du cannabis produit dans le pays, sous pression de l’industrie qui avait menacé de cultiver à l’étranger si elle ne pouvait exporter sa production et ainsi concurrencer les firmes Canadiennes, entre autres (Prohibition Partners 2019). Rien qu’en 2017, plus de cinquante sociétés américaines avaient investi plus de 250 millions de dollars en recherche et développement en Israël (Keenan 2017).

La légalisation du cannabis récréatif en Israël

Israël est le plus grand consommateur de cannabis au monde (en termes de proportion de la population). En 2017, 27% de la population âgée de 18 à 65 ans déclarait avoir consommé du cannabis au cours de la dernière année (Keenan 2017). Il existe maintenant un plan destiné à légaliser pleinement cette plante (lequel suit globalement les dispositions mises en œuvre au Canada) et à permettre l’ouverture de boutiques certifiées d’ici un an.

L’annonce le 12 novembre 2020, par le ministre de la Justice, Avi Nissenkorn, de la légalisation pleine et entière du cannabis est intervenue quatre mois après qu’un comité interministériel, dirigé par le sous-procureur général Amit Marari, a commencé à discuter de la manière de réglementer ce potentiel marché. Les résultats ont été publiés début novembre 2020. On estime que sur cinq ans, le gouvernement pourrait gagner entre 11,3 et 19,6 milliards de shekels israéliens (3,45 à 6 milliards de dollars) en recettes fiscales. Parallèlement à la légalisation, l’État devrait investir dans des programmes d’éducation et de lutte contre la toxicomanie (Weinreb 2020).

Les boutiques de cannabis israéliennes

En vertu des nouvelles lois israéliennes, le cannabis serait disponible à l’achat pour les adultes de plus de vingt et un ans mais, contrairement au Canada, l’autoproduction ne serait pas autorisée. Cependant, les restrictions mises à l’autoproduction devraient être reconsidérées dans le futur, ce qui devrait permettre à tout un chacun d’acheter des graines de cannabis pour être ainsi autosuffisant. Les boutiques pourront livrer à domicile mais ne pourront vendre des comestibles au cannabis ayant l’apparence de sucreries. La quantité de cannabis qu’un même client pourra se procurer n’a pas encore été déterminée, mais la possession d’un maximum de quinze grammes sera autorisée (Genesove 2020). Le cannabis ne pourra être ni importé ni exporté par ces boutiques. La publicité sera interdite et les prix devront être « raisonnables » pour que les clients ne recourent pas au marché noir. Il ne sera pas non plus permis de fumer du cannabis dans les lieux publics, même si cette politique devrait également être revue à une date ultérieure (Weinreb 2020).

Même si la consommation de cannabis médicinal est actuellement légale en Israël, les patients se sont plaints des difficultés d’accès à celui-ci dans les rares dispensaires agréés. Il a également été recommandé que des réformes soient mises en œuvre pour faciliter l’accès des patients aux traitements à base de cannabis médicinal (Genesove 2020; Lamers 2020; Times of Israel 2020).

L’amnistie sur le cannabis en Israël

Le parlement israélien a annoncé que ces réformes « rendaient justice à plus d’un million d’honnêtes citoyens ». Le Premier ministre Benjamin Netanyahu a tweeté en février 2020 qu’il souhaitait effacer les casiers judiciaires des personnes accusées de possession de cannabis. Célébrant ce changement législatif et cherchant à « répandre la paix et l’amour », dans le cadre du premier « raid aérien » sur Tel Aviv depuis 1948, un drone a survolé la place Rabin en septembre 2020 pour disperser des sachets de weed (Hartman 2020).

La législation sur le cannabis en Israël et au Liban – Cocnlusions

Les temps ont décidément bien changé au Moyen-Orient et la législation sur le cannabis au en Israël et au Liban en est le témoin. Ces deux pays sont parmi les plus avancés au monde en la matière. Malgré leurs différents et leur opposition, ces deux pays se retrouvent sur le même longueur d’onde en matière de législation sur le cannabis. Voyons-y un symbole de paix qui rappelle le cri des hippies d’il y a quelques décennies.

Références

Arie, Eran, Baruch Rosen et Dvory Namdar (2020). ‘Cannabis and Frankincense at the Judahite Shrine of Arad’. Tel Aviv (Jornal of the Institute of Archaeology of Tel Aviv University), vol. 47, pp. 5–28. DOI: 10.1080/003344355.2020.1732046.

Babin, Justine (2019). ‘Medical marijuana for Lebanon? More complicated than it sounds…’ Le Commerce (3rd January).

Clark, Matthew (1975). ‘Cannabis and the Law’. Wolsonbury Wanderer, vol. 1 (Autumn), pp. 19–21. Burgess Hill, UK: (independent publication).

Genesove, Ziv (2020). ‘Israeli Government Approve Legalization’. Weed World Magazine, Issue 147 (17th October).

Hartman, Ben (2020). ‘What legalized cannabis in Israel could look like’. The Jerusalem Post (18th September).

IT [International Times](1969). ‘Dope on Dope – London’, vol. 61 (August 1–14). London: Knullar Ltd.

Karamustafa, Ahmet T. (2006) [1994]. God’s Unruly Friends: Dervish Groups in the Islamic Later Middle Period, 1200-1550. Oxford: Oneworld Publications.

Keenan, Eoin (2017). ‘The Israel Cannabis Sector, a Global Leader’. Prohibition Partners (17th September).

Lamers, Matt (2020). ‘Israel lays out plan to legalize recreational cannabis, looking to Canada as a blueprint’. Marijuana Business Daily (12th November).

Lemon, Jason (2020). ‘Lebanon Passes Legislation Legalizing Medical Marijuana Cultivation As Economy Struggles Amid Corona Fallout’. Newsweek (21st April).

Middle East Monitor (2020). ‘Lebanon foils largest smuggling operation: 25 tonnes of hashish’ (11th April).

Middle East Monitor (2020). ‘Lebanon legalises cannabis cultivation’ (22nd April).

Murphy, Helena (2020). ‘Progressive or Repressive? The Legalisation of Marijuana in Lebanon’ Cherwell (20th May).

Palgi, Phyllis (1975). ‘The Traditional Role and Symbolism of Hashish among Moroccan Jews in Israel and the Effect of Acculturation’. In Vera Rubin (ed.), Cannabis and Culture, pp. 207–216. The Hague/Paris: Mouton Publishers.

Rosenthal, Franz (1971). L’herbe : Haschisch contre société musulmane. Leiden: E. J. Brill.

Prohibition Partners (2019). ‘Israel Cannabis Market Heats up as Elections Approach’ (2nd April).

Times of Israel (2020). ‘Israel announces plan to legalize recreational cannabis within 9 months’ (12th November).

Trew, Bel (2020). ‘Lebanon becomes first Arab country to legalise cannabis farming for medical use in bid to beat economic crisis’. The Independent (22nd April).

Weinreb, Gali (2020). ‘Israel to legalize recreational cannabis use’. Globes (15th November).

Les informations concernant la culture du cannabis sont destinées aux clients résidant dans des pays où cette activité est autorisée par la loi, ou à ceux bénéficiant d’une autorisation spécifique. Nous encourageons nos lecteurs à connaître et à toujours respecter sur la législation en vigueur dans leur pays.

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Matthew Clark

Matthew Clark

Since 2004, Dr. Matthew Clark has been a Research Associate at the School of Oriental and African Studies (University of London), where he taught courses on Hinduism between 1999 and 2004. He has spent many years in India, which he first visited in 1977, visiting nearly all important (several hundred) pilgrimage sites and trekking around 2,000 miles in the Himalayas. He first engaged with yoga in the mid-1970s and began regularly practicing Ashtanga Yoga in 1990. Since 2006 has been lecturing worldwide on yoga, philosophy, and psychedelics. He is one of the editors of the Journal of Yoga Studies and is one of the administrators of the SOAS Centre of Yoga Studies. His publications include The Daśanāmī-Saṃnyāsīs: The Integration of Ascetic Lineages into an Order (2006), which is a study of a sect of sādhus; an exploration of the use of psychedelic plant concoctions in ancient Asia and Greece, The Tawny One: Soma, Haoma, and Ayahuasca (2017); and a short book on yoga, The Origins and Practices of Yoga: A Weeny Introduction (revised edition) (2018).